Langue actuelle Aktuelle Sprache

Clique ici pour suivre l’un de nos blogs de festivals de cinéma

Internationale Filmfestspiele Berlin Französische Filmwoche, Berlin Semaine de la critique Cannes Französische Filmtage Tübingen / Stuttgart Festival Du Cinema Allemand

Rencontre avec… Joachim Lepastier des Cahiers du Cinéma

 

Lorsque j’arrive en courant dans le restaurant Oscar & Co, ça discute déjà sévère pronostique et statuettes avec Joachim Lepastier, critique aux Cahiers du Cinéma. Alice, Pauline et Alexander boivent les paroles de celui-ci, qui sirote un demi, déjà bien accoutumé aux mœurs du pays.

Cela fait cinq ans que Joachim Lepastier a retenu l’attention de la rédaction des Cahiers, en tenant un blog qui mélange habilement les supports pour parler cinéma : « Je ne fais pas le journaliste, je vais parler du cinéma avec des collages d’images, des extraits de films pour alterner le visuel et l’écrit ». Après avoir échangé sur les films de la Berlinale (dont je ne toucherai mot ici : secret professionnel oblige, toutes nos discussions berlinesques resteront en off —ndlr), nous demandons au festivalier aguerri qu’est Joachim Lepastier – il a déjà été à Cannes bien-sûr mais aussi à Venise, Locarno, Belfort et Brives, quels sont les critères pour juger un film. En effet, au moment où nous le rencontrons, nous sommes au milieu du festival et nous commençons à sentir le vertige du choix final parmi tous les films allemands que nous voyons.

« Les films qui te plaisent, c’est souvent dès le début »

Il s’agit tout d’abord d’un critère émotionnel et esthétique. Selon Joachim Lepastier il faut tout simplement être « touché en sortant de la salle » et avoir « pris du plaisir » à voir le film, sachant que selon lui, le début d’un film est décisif : « les films qui te plaisent, c’est souvent dès le début ». La critique est un exercice subjectif, personnel, c’est un « genre littéraire en soi », il y a une « plume » derrière l’article même si « ça n’est pas du pur ressenti j’aime / j’aime pas ».

Joachim Lepastier rejette l’approche purement technique de l’ordre de la liste, de l’évaluation scolaire qui attribuerait 3/5 au scénario et 2/5 au jeu des acteurs pour arriver à une somme totale finale qui donnerait une note objective au film vu. Comme toute bonne dissertation, la critique est un peu la synthèse de ces deux approches : il faut faire partager au lecteur un ressenti personnel, étayé d’arguments rationnels et qui s’appuie sur une culture cinéphile.

Selon Joachim Lepastier, pour évaluer un film, il faut toujours garder à l’esprit la personne à laquelle on s’adresse. Pour pouvoir conseiller quelqu’un, il faut d’abord savoir ce qu’il aime au cinéma. Si je comprends bien c’est un peu comme offrir un cadeau : il faut choisir ce qui nous plaît tout en tenant compte des goûts de l’autre pour être sûr de lui faire plaisir… Enfin, j’ai beaucoup aimé la comparaison qu’il a utilisé pour décrire le rôle du critique : « Être un bon critique c’est comme être un bon judoka : il faut trouver les bonnes prises pour appréhender l’oeuvre… »

 

 

Rencontre avec Joachim Lepastier des Cahiers du CinémaRencontre avec Joachim Lepastier des Cahiers du Cinéma

 

 

« Ne pas être le perroquet des dossiers de presse »

Cette rencontre m’a également permis de relativiser un peu l’avis de mes critiques adorés. En effet la réalité d’un critique n’est pas toujours glorieuse : tout d’abord, il a objectivement très rarement le temps de pouvoir tout voir. Ainsi la Berlinale compte plus de 400 films, toutes catégories confondues !

Il convient alors de « piocher à droite, à gauche » et de faire des choix personnels et arbitraires. Ainsi Joachim Lepastier a décidé de privilégier, en plus de la compétition officielle, la sélection Forum plutôt que la sélection Panorama, qu’il trouve un peu trop « fourre-tout ». Par ailleurs, le critique est logiquement contraint de surtout parler au lecteur de ce qu’il connaît, c’est-à-dire des gros films avec des réalisateurs et/ou des acteurs connus (aussi je trouve personnellement un peu hypocrite le titre des Inrocks : « Festival de Berlin : très peu de découvertes »…).

Joachim Lepastier nous explique que le point de vue du critique est « approfondi, discuté, nuancé au moment de la sortie française des films, une fois que les autres membres du comité de rédaction les auront vus ». Pour autant, il met un point d’honneur à ne pas se faire le simple « perroquet des dossiers de presse » pour son compte-rendu de la Berlinale qui devra balayer les films de la compétition et les quelques perles dénichées dans la sélection Forum (et je vous promets qu’il y en a !).

Quel lien entre critique et juré ? 

Impossible de ne pas faire le lien entre la position de juré et la position de critique. Alors pourquoi les critiques sont-ils si rarement appelés à rejoindre les rangs des jurys de festivals ? Jusqu’en 1989, un critique faisait en règle générale partie du jury de la compétition officielle du Festival de Cannes. Cette coutume s’est progressivement perdue dans les années 1990, et le dernier critique a avoir été membre du jury de la compétition officielle est Peter Von Bagh en 2004.

Est-ce parce que le critique n’est pas assez glamour comparé aux actrices de toute beauté dans leur fourreaux sur le tapis rouge ? Pauline avait proposé un autre argument qui m’avait quelque peu travaillé : en tant que « non-faiseur de cinéma », on se sent peut-être un peu moins légitime à critiquer les films. Juge-t-on les critiques moins aptes à évaluer une œuvre ? Je ne crois pas et pourtant j’ai compris la position de Pauline lors de notre dernière « Jurysitzung », quand il nous a fallu décider du film auquel décerner le prix « OFAJ-Dialogue en perspective ». Je me sentais bien confortable dans mon fauteuil à descendre subjectivement et objectivement des films pour lesquels des artistes et techniciens avaient suer sang et eau pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Mais je crois finalement que c’est le propre de l’art de pouvoir être critiqué par des non-faiseurs. Chaque sensibilité peut et doit s’exprimer car si le cinéma devenait un vase clos, un entre-soi où le jugement n’était plus extérieur alors je vois difficilement comment il pourrait se renouveler et évoluer. (Entre parenthèses : peut-être est-ce pour cela qu’on a tendance à parler d’un vieillissement, d’un empâtement des compétitions officiels des festivals où les mêmes têtes défilent pour regarder et juger ?)

 

 

Rencontre avec Joachim Lepastier des Cahiers du CinémaRencontre avec Joachim Lepastier des Cahiers du Cinéma

 

 

Je garderai un souvenir impérissable de ma position de juré à la Berlinale. J’ai été à la fois grisée et intimidée par l’importance que prenait tout d’un coup mon avis personnel sur les films et sur mon pouvoir quant au destin d’un jeune réalisateur. C’est pour cela, alors que je ne m’y attendais pas, que notre choix final n’a pas seulement été artistique mais aussi politique. Pour nous, il s’agissait surtout d’encourager un jeune réalisateur dont le film nous avait semblé plein de promesses, malgré ses imperfections. Et plutôt que de décerner un prix à un long-métrage, plus facilement distribuable en Allemagne et à l’étranger, c’est-à-dire plus « vendable », nous avons décidé de porter notre choix sur le moyen-métrage EIN IDEALER ORT, produit par des camarades de classe du réalisateur Anatole Schuster, tous encore élèves à l’École de cinéma de Munich. J’en suis très fière et je me réjouis de suivre son parcours.

Pour achever ce petit bilan de ces dix jours, j’aimerais laisser le mot de la fin au formidable personnage du film d’animation RATATOUILLE de Brad Bird : le critique culinaire Anton Ego, qui résume parfaitement le rôle de critique (et par-là même de juré) tel que je le conçois (à voir avec l’inégalable voix de Peter O’Tool) : « In many ways, the work of a critic is easy. We risk very little yet enjoy a position over those who offer up their work and their selves to our judgment. We thrive on negative criticism, which is fun to write and to read. But the bitter truth we critics must face is that, in the grand scheme of things, the average piece of junk is probably more meaningful than our criticism designating it so. But there are times when a critic truly risks something, and that is in the discovery and defense of the new. »

 

 

Rencontre avec Joachim Lepastier des Cahiers du Cinéma

photos © Lucie Brux