Langue actuelle Aktuelle Sprache

Clique ici pour suivre l’un de nos blogs de festivals de cinéma

Internationale Filmfestspiele Berlin Französische Filmwoche, Berlin Semaine de la critique Cannes Französische Filmtage Tübingen / Stuttgart Festival Du Cinema Allemand

Rencontre avec Mathieu Charrière

Au détour d’une soirée, pendant la Berlinale, je rencontre Mathieu Charrière. Il est un acteur. Même si je ne fais rien paraître, je m’avoue être impressionnée mais son métier m’intéresse. Alors je me lance et j’engage la conversation… Celle-ci est agréable et assez drôle, j’apprends plein de choses sur la vie d’acteur, sur Berlin, sur le métier de réalisateur…
Après cette rencontre, j’ai eu envie de vous faire découvrir Mathieu (Alexandre) Charrière, un acteur berlinois, français et allemand, qui nous donne, à travers une discussion libre, un autre aperçu du métier d’acteur loin des paillettes du tapis rouge du Berlinale-Palast mais connecté aux vraies émotions que procure le cinéma.

mathieualexandrecharriere_1>

M.S : Bonjour Mathieu ! Raconte-moi un peu : qui es-tu ?

M.A.C : Bonjour, je suis Mathieu Alexandre Charrière. Je suis franco-allemand : ma mère est allemande, mon père est français. J’ai grandi en France, à Paris. J’ai grandi clairement dans une culture française mais j’ai toujours parlé allemand avec ma mère. J’ai un niveau d’allemand bilingue mais je ne parle pas allemand comme un natif. Le début de ma carrière en tant qu’acteur est marqué par mon entrée au cours Florent…

M.S : Est-ce que tu peux nous raconter ton expérience au cours Florent ? C’est une école mythique en France, on la tient en très haute estime car beaucoup de très bons acteurs ont été élèves là-bas.

M.A.C : Oui. Alors pourquoi y a-t-il beaucoup de noms connus sortant de cette école ? C’est parce qu’il y a énormément de monde, c’est un peu aussi le problème du cours Florent : c’est que justement, certains disent que c’est une usine, ce qui assez péjoratif. J’ai rencontré deux, trois profs passionnants bien sûr mais le fait qu’il y ait beaucoup de monde veut aussi dire qu’il y a beaucoup de bons acteurs, il faut juste avoir la chance de les rencontrer. Au cours Florent, j’ai rencontré de supers collègues de travail avec qui on a monté une compagnie, qui viennent de la classe libre du cours Florent par exemple. Ils constituent aussi le réseau de comédiens que je connais bien et avec qui j’aime tourner. C’est surtout le côté relationnel que je retiens de ces années au cours Florent.

M.S : Après le cours Florent, tu décides de partir en Allemagne alors que tu sortais d’une formation française très reconnue. Pourquoi ce choix ?

M.A.C : Le problème du cours Florent est qu’il n’ouvre pas tant de portes que ça au final. J’ai joué ensuite un an avec ma compagnie mais je savais que ça n’allait pas durer indéfiniment : chacun avait ses projets persos. Je me suis dit : « Est-ce que je reste en France alors que je n’ai rien de spécial à montrer ? ». J’avais la langue allemande en plus, mais des acteurs français qui parlent allemand en France, on s’en fout complètement ! Et je me suis dis : « Tiens ! Je vais partir en Allemagne ». Pour découvrir autre chose. Je pense que c’est très important pour un artiste. Avec le recul, ce départ à Berlin est la meilleure chose qui me soit arrivée !

M.S : Le public français t’a découvert dans le film de Denis Dercourt La chair de ma chair (2012), est-ce que tu comptes refaire des films en France pour être connu aussi de ce côté-ci du Rhin ?

M.A.C : En fait, je me suis fait à l’idée. En travaillant en Allemagne, je savais que je devrais construire mon réseau là-bas. C’est vrai que le gros film que j’ai fait est un film français. Mais en Allemagne, j’ai plutôt tourné dans des court-métrages ou des séries télé. Sur l’histoire d’être « connu » en France, je crois que je le fait d’être « connu » est une chose que tu prends en plus. Si tu commences dans le métier en ayant pour seul but d’être « connu », il faut faire autre chose, il y a tellement peu de chance que ça arrive ; vivre de son métier, c’est déjà super !

M.S : Tu m’as beaucoup parlé de ta rencontre avec Denis Dercourt, qui est en ce moment président du jury de la section Perspektive Deutsches Kino à la Berlinale. As-tu des anecdotes sur votre collaboration ?

M.A.C : J’ai rencontré Denis sur un film market (marché du film) à Berlin, je travaillais à ce moment-là pour une boîte. C’était une après-midi où je ne m’occupais que de l’accueil, je me faisais chier, c’était horrible ! Denis est passé, et il a commencé à me poser des questions sur l’entreprise pour laquelle je travaillais. De fil en aiguille, j’ai appris qu’il vivait en Allemagne ; j’ai parlé du fait que j’étais étudiant en cinéma en section réalisation. Je l’ai invité dans mon école (ndrl : Filmarche à Berlin, école auto-gérée de cinéma) pour qu’il vienne donner un cours. Il est venu ! Ensuite il m’a appelé en me demandant d’amener une amie comédienne pour tourner un court-métrage. On a tourné juste une journée. Le lendemain, il est venu nous voir et nous a dit : « J’ai regardé les images, ça fonctionne très bien entre vous, on va faire un long-métrage ! ». Et voilà La chair de ma chair était lancée ! Quand on n’a pas encore beaucoup d’expériences dans le métier, ce sont des moments dont on se souviendra toute sa vie, c’était vraiment un super moment !

Sinon sur le plateau, quand je ne tournais pas, j’aidais Denis. Pour moi, c’était tout bénèf : j’apprenais en tant que comédien parce que je bossais avec un réalisateur reconnu qui dirige très bien les acteurs, j’apprenais aussi beaucoup de choses en tant que réalisateur. J’ai beaucoup observé la façon qu’a Denis de diriger les acteurs. Cette rencontre avec Denis est une des meilleures choses qui me soit arrivée ces dernières années !

M.S : J’ai lu quelques critiques de La chair de ma chair, dont celle très élogieuse faite par Les Inrocks. Comment gère-t-on la critique, qu’elle soit élogieuse ou très mauvaise quand on est comédien ?

M.A.C : Au niveau des Inrocks par exemple, je n’ai pas vraiment la culture de ces journaux français de critiques. Tu me diras : une des seules critiques des Inrocks avec laquelle j’étais d’accord, c’était celle sur La chair de ma chair. Quand je l’ai lu, c’est vrai que j’étais très content, mais surtout pour Denis. Cela fait toujours plaisir quand, dans une critique, on souligne le travail des comédiens. Mais je n’ai pas encore été vraiment confronté à la critique dans mon travail. Dans mon école, chaque étudiant doit présenter son travail devant toute l’école ; le film est montré, il y a une discussion et ensuite on critique. C’est en général ultra-violent, mais c’est à prendre avec des pincettes : on est encore plus durs entre nous ! Les critiques les plus violentes viennent de mes meilleurs amis. Ça aide à évoluer ! Je suis arrivé avec une façon très française de faire des films, et avec le temps je pense avoir des éléments allemands dans mon travail. J’ai réussi à acquérir cette austérité du cinéma allemand aux antipodes d’un jeu d’acteur français un peu plus « gesticulant »…

M.S : Justement, j’ai regardé un peu ton travail en tant qu’acteur et réalisateur. J’ai l’impression que tu es un acteur « dans la nuance », plutôt calme, préférant un bon mot ou regard qui en dit long. Tu es d’accord avec ça ?

M.A.C : Oui ! C’est l’effet Denis ! Dans le medium cinéma, tout ne repose pas sur les acteurs, il faut essayer d’en faire le moins possible et surtout de faire des nuances précises. C’est comme ça que j’aime être dirigé. Par contre, quand je joue pour d’autres réalisateurs, je ne suis pas du tout le même.

J’aime aussi diriger les acteurs de cette façon : à Berlin, je connais les comédiens que j’aimerais diriger ou je les « repère » sur Internet. Ensuite, je rencontre un seul comédien et, s’il sait jouer et qu’on s’entend bien : ça marche. J’adore rediriger les mêmes acteurs donc pour me faire un carnet d’adresse, j’évolue dans une école de cinéma, c’est un endroit super pour rencontrer des acteurs. Au début, j’ai beaucoup aidé à préparer les tournages des copains : je prenais le son, j’étais acteur, assistant-réalisateur, scripte, j’ai même fait la bouffe ! À la fin, tu rencontre beaucoup de monde ! Puis il y a la chance, qui n’est pas un élément négligeable : c’est souvent une histoire de chance quand on rencontre la bonne personne au bon moment !

M.S : J’aimerais parler de tes projets. Tu as des films en cours ?

M.A.C : J’ai des projets en rapport avec le vin : comme dans le court-métrage Fidèle et sincère. J’ai vite remarqué que dans les festivals de court-métrages, c’est bien d’avoir quelque chose qui sort un peu de l’ordinaire, avoir un thème un peu précis. L’idée du vin, ça remonte à mon arrivée en Allemagne, j’avais un peu le mal du pays, j’ai associé le vin à tous les moments partagés en famille ou entre amis. C’étaient des souvenirs très émotionels que j’avais avec le vin. L’émotion et le vin sont deux choses qui sont totalement liées. L’émotion et le cinéma aussi ! Il y a plein d’histoires à raconter entre le vin et les hommes ! C’est comme ça que j’ai commencé à écrire ce que j’appelle des histoires « avec » le vin. Dès que j’ai une idée, je ne la note pas tout de suite, j’essaie de l’oublier puis si le lendemain je m’en souviens encore, c’est que c’était une bonne idée ! Je lis aussi beaucoup et je regarde des documentaires. Le premier film que j’ai tourné raconte l’histoire d’un mec qui tombe amoureux d’une fille, mais celle-ci se « fout de sa gueule » ( c’est un thème universel, non?) et le deuxième parle d’une femme qui, lors d’une dégustation de vin, se souvient de son grand amour. Ce sont des histoires qui peuvent parler à tout le monde selon moi et qui sont enrobées dans le vin. Je suis français, j’aime le goût et je pense que le goût n’est pas assez présent dans le cinéma allemand car le peuple allemand de mon point vue n’est pas un peuple hédoniste. Dans le futur proche, je vais tourner encore quelques court-métrages et j’ai un projet de documentaire avec Arte.

M.S : Une dernière question un peu bizarre peut-être : pourquoi devient-on acteur ?

M.A.C : Par manque ! Il y a quelque chose qui nous manque, une sorte de vide à combler. Je n’ai jamais manqué d’amour, mais il me semble qu’il me manquait peut-être une direction. Quelque chose ne tourne pas rond chez les acteurs ! On accepte nos névroses ; les artistes sont trop sensibles pour essayer de les « gommer », leur but étant au contraire d’exacerber celles-ci. Quand on voit Patrick Dewaere : c’est le meilleur acteur qui ait jamais existé ! On se dit que plus un acteur est bon, plus il est « taré ».

M.S : C’est la fin de cette discussion, merci pour tes réponses !